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LA VARIÉTÉ DE L’ACTION ÉCONOMIQUE RÉGIONALE, FACTEUR DE VÉRITABLE INNOVATION

par Gilles Le Blanc, professeur d'économie, Mines ParisTech

 

Et si la clé du sursaut économique et industriel qu’exigent les difficultés actuelles que traverse le pays résidait dans la valorisation de la variété de nos territoires, de nos entreprises, de notre main-d’œuvre ? La lecture du travail de recension et d’analyse réalisé par Sémaphores sur les actions économiques régionales invite à considérer sérieusement une telle hypothèse

Hypothèse importante et stimulante pour au moins deux raisons. Sa radicalité pour commencer : même si beaucoup de choses se font déjà à l’échelle régionale démontrant la pertinence d’une action économique publique décentralisée, notre cadre de pensée macroéconomique et les principaux instruments en termes de financement obéissent encore largement à une logique nationale uniforme. On parle toujours de l’industrie française avec un grand L, par exemple automobile, aéronautique ou agroalimentaire, en gommant toute dimension géographique, ou en la renvoyant à l’autre extrémité de l’échelle, celle du site ou de l’établissement avec la question de l’emploi, objet de toutes les amplifications médiatiques. Les nombreuses aides aux entreprises (exonérations de charges, crédit d’impôt recherche, réduction des intérêts d’emprunt du bénéfice soumis à l’impôt des sociétés) sont des outils génériques s’appliquant – à quelques détails près – uniformément quels que soient le secteur, la taille, le lieu. On s’attache enfin à éviter soigneusement de reconnaître ce qui relèverait d’une différenciation, voire d’une concurrence entre territoires, en martelant les formules d’aménagement raisonné et de solidarité nationale. Reconnaître en l’assumant la réalité d’une variété territoriale, puis en faire le levier possible d’une action publique renouvelée marque ainsi une véritable rupture dans les approches de politique économique.

La seconde – pas moins importante – dimension à souligner concernant cette hypothèse est son pouvoir mobilisateur et même enthousiasmant, particulièrement précieux face au pessimisme général et au découragement qui s’étend au rythme des difficultés économiques et des promesses politiques non tenues. Elle ouvre en effet un espace inédit de travail à organiser, d’action publique à explorer et expérimenter, d’instruments nouveaux à valider puis déployer à grande échelle. Autant de chantiers concrets qui permettraient d’exploiter l’engagement bien réel et la volonté d’agir collectivement des acteurs au niveau local, mise en évidence en son temps et à plus petite échelle lors du montage des pôles de
compétitivité.

Les exemples présentés et commentés dans ce travail illustrent avec force la variété de l’action économique régionale. Mais ils constituent aussi une contribution importante à la réflexion ainsi qu’à la pédagogie nécessaires pour aller plus loin et une incitation à poursuivre le travail. C’est le sens des commentaires suivants, d’un économiste passionné et travaillant depuis de nombreuses années sur les questions industrielles et de politique publique associée. Je soulignerai d’abord que la réflexion économique, même théorique et abstraite, fournit des arguments de fond légitimant la pertinence et l’efficacité de l’approche régionale présentée à travers cette série d’initiatives.

L’argument est simple et tient à la nécessaire prise en compte d’une variable décisive en économie : l’information. Acquérir des informations, les analyser et bien les interpréter, les archiver dans un format qui permette de les communiquer et de les comparer ultérieurement ne va pas de soi, exige des efforts et a un coût. Coût d’autant plus élevé que le contexte économique est complexe et hétérogène. Or l’environnement actuel des décisions économiques à prendre en matière de stratégie d’entreprise comme de politique publique est caractérisé par une variété croissante et multiple. Elle s’observe dans au moins trois directions indépendantes mais dont les effets se combinent pour compliquer l’acquisition et l’exploitation des informations nécessaires. Il s’agit en premier lieu de la variété des situations d’entreprises. L’étendue croissante des gammes offertes de produits et services, les technologies mobilisées, la répartition des débouchés entre marché domestique et exportations, le type de concurrence affrontée, les exigences en matière de réglementation, de normes, le poids des marques, autant de facteurs qui rendent impossible de regrouper les entreprises selon un critère sectoriel en des ensembles homogènes permettant de cibler l’action publique. Il en est de même concernant la variable de la taille de l’entreprise. Le Panorama des PME que j’ai rédigé à la demande du Centre des jeunes dirigeants souligne ainsi que la notion de PME recouvre en réalité une très grande hétérogénéité de situations, d’enjeux, de priorités.

Les besoins sociétaux émergents (santé, vieillissement, environnement, énergie, loisirs) sur lesquels on fonde à juste titre de grands espoirs pour relancer l’activité économique, industrielle et l’emploi sont eux aussi caractérisés par une forte variété. Dans la demande, pour commencer, qui ne peut plus être envisagée globalement au niveau du pays mais va se décomposer en sous-groupes distincts en fonction du climat, de l’urbanisme, de la pyramide des âges, de la nature et composition des activités économiques. Il ne pourra y avoir de solution unique valable partout en matière d’efficacité énergétique du logement, de transport urbain, d’énergie. D’autant que les pistes technologiques explorées présentent aussi une grande variété. Face aux infections virales, des solutions sont envisageables par les médicaments, les vaccins ou la thérapie génique. Chaque trajectoire technologique exige des recherches dans des disciplines distinctes (chimie organique, immunologie, génétique moléculaire) et les avancées réalisées dans un domaine bénéficient à lui seul et ne font pas ou peu progresser les travaux dans les voies alternatives. Dans un tel contexte, où nul ne peut prédire quelle méthode s’imposera, ni même s’il y en aura une seule ou si plusieurs coexisteront, la concentration des efforts de R & D sur une technologie n’est plus forcément la stratégie la plus efficace. On peut à l’opposé suggérer qu’il importe de préserver une certaine diversité des solutions technologiques explorées afin de ne pas se retrouver hors-jeu en cas de mauvais choix.

Il en est de même au sein des énergies renouvelables entre solaire, éolien, hydraulique, géothermie, etc. et au sein même d’une famille (par exemple les panneaux cristallins, en couches minces, ou les fours à concentration pour le solaire). La conséquence d’une variété aussi présente et multiforme dans la vie économique est que le suivi des innovations, des expérimentations, des entreprises devient beaucoup plus consommateur d’informations et exige pour être efficace et pertinent un degré de décentralisation. L’échelle régionale semble dans cette perspective s’imposer logiquement pour identifier, caractériser, sélectionner les instruments et les bénéficiaires, suivre, évaluer les décisions prises, en particulier pour les PME. Les actions des Régions décrites par Sémaphores illustrent les diverses formes que peut revêtir cette intervention économique décentralisée.

 En guise de conclusion, il me semble important de souligner que cette approche de la variété de l’action économique régionale, si elle se pratique déjà, exige un travail à approfondir sur les discours publics la présentant et la légitimant, et un renouvellement des représentations de qui fait quoi. Le face-à-face entre Régions et État, indissociable d’un long passé, gagne à s’enrichir d’une vision plus large, intégrant les universités et centres de formation, les partenaires sociaux, les acteurs bancaires et de la finance,  les métropoles, les partenaires étrangers voisins (transfrontalier), l’Europe… C’est déjà le cas dans plusieurs initiatives décrites plus loin mais il reste encore du chemin à parcourir pour forger une vision authentiquement régionale, dégagée des représentations des bassins, des secteurs, voire des filières, pour une large part construites et façonnées par l’action publique centralisée à l’échelle du pays. Ce débat n’est pas neutre. Il a des implications importantes sur la mise en œuvre des actions décidées, en particulier les formes d’intervention (administration, agence ad hoc, opérateur missionné) et la localisation des expertises nécessaires. Au-delà, se joue aussi une question politique, celle de la légitimité et de l’efficacité de l’action économique régionale, question que se posent des publics variés (entreprises, salariés, syndicats, associations, habitants..).

L’enjeu crucial sera de déterminer si les actions et instruments proposés sont la partie locale d’un ensemble national, ou bien la déclinaison d’un concept à une échelle territoriale, ou encore une véritable forme régionale spécifique et innovante. Les cas empiriques rassemblés et discutés ici fournissent une matière précieuse pour engager cette réflexion nécessaire sur les discours de politique économique régionale, permettant de les discuter publiquement, les comparer, les évaluer et si besoin les généraliser.