Accueil | Observatoire des Régions | Regards d'experts et d'élus | Regards d'experts et d'élus - Christian Saublens

UN REGARD EUROPEEN SUR LA QUESTION DU ROLE MOTEUR QUE PEUVENT JOUER LES REGIONS EN MATIERE DE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE

par Christian Saublens,  Directeur d’EURADA, Association européenne des agences de développement

 

La spécificité des problèmes rencontrés par les territoires requiert des réponses adaptées que les politiques nationales voire européennes qui,  par essence, sont génériques, ne peuvent offrir. En effet, toutes les régions ne disposent pas des mêmes atouts en matière de capital physique, financier, humain, social, administratif et institutionnel, entrepreneurial, d'innovation et créativité, de recherche et développement, de  savoir et d'exploitation de connaissances, d'attractivité, d'internationalisation, d'intelligence territoriale voir d'infrastructures de qualité internationale. Ce constat démontre à lui seul l'intérêt et l'utilité du rôle que les régions voire les métropoles jouent ou ont à jouer en matière de développement économique. Dans ce domaine, hélas, on constate trop souvent un grand écart entre la politique, le politique et les pratiques. Ceci se traduit dans les faits par l'adoption de mesures à micro-effet régional au lieu de mesures structurantes pour l'avenir du territoire. 

Pour des raisons tantôt objectives (paramètres géographiques ou disponibilité de ressources naturelles), tantôt historiques (nature du développement économique), les écarts de dotation en capital et en avantages comparatifs d'un territoire sont en effet importants et nécessitent donc dans de nombreux cas une approche taillée sur mesure tant en intensité qu'en diversité de soutien public.

Cette évidence est parfois remise en question de manière dogmatique par les autorités nationales. Ce fut récemment le cas au Royaume-Uni avec la fermeture de neuf agences régionales de dévelop­pement anglaises ou aux Pays-Bas avec la disparition de tout soutien national aux politiques de développement régional initiées par les Provinces.

De nombreux exemples montrent que l'efficience d'une politique publique n'est souvent pas liée au volume d'aide octroyé, mais bien à la manière dont cette aide est mise en œuvre. La proximité géographique avec le bénéficiaire final de l'aide doit être considérée comme faisant partie du processus de mise en œuvre d'un dispositif. 

Actuellement, les politiques publiques peuvent s'appuyer sur une panoplie de facteurs pour stimuler le développement des territoires. Toutefois, leur capacité d'entraînement et l'interconnexion de leurs différents volets varient fortement d'une région à l'autre et bien sûr d'un pays à l'autre.

Face à la diversité des situations, les responsables de la mise en œuvre des politiques territoriales doivent être à l'affût de toute pratique novatrice devant leur permettre d'accroître l'efficience des dispositifs sur lesquels ils s'appuient pour favoriser le développement régional.

Dans ce cadre, il faut saluer l'initiative développée par Sémaphores en créant un Observatoire de l'action économique régionale. Pour tirer un maximum de profit des enseignements de l'Observatoire, les parties prenantes régionales doivent réfléchir en termes de chaîne de valeur. Ceci leur permettra de faire un constat objectif des dispositifs les plus faibles ou manquants. La loi de la physique qui veut qu'une chaîne de valeur n'est pas plus résistante que son maillon le plus faible s'applique aussi à la science du développement territorial!

Faisant suite à de nombreux échanges de vues avec des responsables de la DG Entreprises et Industrie de la Commission Européenne, il est apparu évident que cette chaîne de valeur doit s'appuyer sur:

  • une approche spécifique de la R&D+I: activités, entrepreneuriat, marché, secteurs
  • des soutiens de nature diversifiée: infrastructures, services de soutien, connaissance et capital humain
  • des mécanismes de soutien variés: marchés publics, subventions, ingénierie financière, …
  • des interventions ciblées: directes ou indirectes.

Au niveau de la Commission de l'Union Européenne, les discussions relatives à l'après-2013 portent aujourd'hui, entre autres, sur:

  • la distinction entre innovation technologique et les autres formes d'innovation (de services, de business model, de système, de style de vie, sociétale,…)
  • la définition du concept de stratégie de spécialisation intelligente, c'est-à-dire la manière dont les territoires renforcent leurs atouts tout en se différentiant de leurs concurrents
  • la dimension régionale du futur programme-cadre en faveur de la recherche et de l'innovation (programme Horizon 2020 appelé à succéder au 7ème Programme-Cadre de Recherche et Développement).

Il va de soi que les décisions qui seront prises dans les prochaines semaines par l'Union Européenne influenceront à terme l'offre de services de soutien aux entreprises dans de nombreuses régions.

A ce stade des travaux de l'Observatoire, il n'est évidemment pas possible de procéder à une analyse comparative du degré d'innovation des bonnes pratiques françaises recensées par rapport à celles mises en œuvre dans les autres Etats membres. Toutefois, au regard des trois grands questions des débats européens mentionnées ci-dessus et des thèmes prioritaires de mise en valeur des pratiques régionales françaises, on notera les tendances suivantes en matière de soutien aux PME dans un certain nombre de régions hors de France:

  • mise en œuvre de mécanismes de soutien à la démonstration du concept (proof of concept) tant technologique que commercial: Ecosse (UK) ;
  • recours aux marchés publics pré-commerciaux: Flandre (B);
  • concentration des objectifs des stratégies régionales/nationales sur un nombre restreint de priorités: 3 thématiques en Navarre (E), 9 secteurs aux Pays-Bas, 6 clusters intensifs en connaissance en Flandre (B), 4 thématiques en Niederösterreich (A) ou encore 6 secteurs en Ecosse (UK);
  • offre de consultance spécialisée en gestion de l'innovation: Niederösterreich (A), Hongrie;
  • coopération au sein d'une région fonctionnelle regroupant des régions administratives (ELAT: Eindhoven-Leuven-Aachen Triangle – B-NL-D);
  • design de services de soutien à l'innovation non technologique: Berlin (D) et son projet FUTUR, Norte (P), Lombardia (I);
  • aide à la commercialisation des prototypes en permettant de les tester en conditions réelles d'exploitation: vitrine technologique au Québec (Canada);
  • gestion d'incubateurs spécialisés dans l'accueil d'entreprises étrangères: Bruxelles (B) et Stuttgart (D);
  • partenariat privé-public avec une multinationale pour dynamiser l'écosystème d'innovation: DSM (Chemelot) au Limbourg néerlandais et Philips à Eindhoven (NL);
  • exploitation des technologies génériques (enabling technologies) au profit des secteurs-clés traditionnels: de l'automobile à la mobilité en Bade-Wurtemberg (D), nanotechnologies appliquées au secteur de la construction à Valencia (E);
  • déploiement de systèmes de "vouchers" (chèques) pour l'acquisition par les PME de conseils spécialisés: design, valorisation des droits de propriété intellectuelle,…

Lors des débats européens, il est apparu que de nombreuses régions sous-investissent dans l'internationalisation de leurs dispositifs (entreprises, clusters,…) et dans la mobilité des talents voire des cadres responsables de la définition et de la mise en oeuvre des politiques publiques de développement économique. Dans une économie globale fondée sur les connaissances, ce constat mérite réflexion, d'autant  plus que le nombre d'entreprises françaises qui exportent diminue d'année en année, alors que les entreprises exportatrices d'autres Etats membres sont de plus en plus nombreuses.